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5 juin 2007
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Jeudi noir : Champagne et musique au service de la contestation

http://www.rencontres.de/Vivre_ensemble.92.0.html ?&L=2

Jan Laboranowitsch, traduction Alba Chouillou

Les « go in » et les « sit in », c’est dépassé. Aujourd’hui, une bande de jeunes Parisiens exprime son mécontentement par des « soirées-éclair ». La nouveauté ? Les fêtes ont lieu lors de visites d’appartements à louer. Mais bien moins drôles sont les raisons de l’action de ces étudiants à l’origine de l’initiative Jeudi noir. Car au-delà des confettis lancés, des ballons multicolores et de la musique à plein tube, il s’agit d’une protestation contre un problème sérieux : à Paris, l’urgence immobilière fait grimper les prix à des hauteurs vertigineuses et met particulièrement en difficulté les étudiants et les jeunes salariés.

Studio, 20m2, 6e arrondissement, loyer : 800 euros. Cela pourrait être une annonce de l’hebdomadaire De Particulier à Particulier, en abrégé PAP. Le PAP paraît chaque jeudi, et chaque jeudi les loyers exorbitants désespèrent la plupart de ceux qui cherchent un logement. Car le marché immobilier parisien compte aussi des loyers bien plus élevés que celui mentionné ici – tout simplement impossibles à payer pour beaucoup de jeunes. Attirer l’attention sur ce fait et amener les hommes politiques à agir, tel est le projet d’une poignée d’étudiants qui se sont regroupés à l’automne dernier. Les jeunes Parisiens ont alors nommé leur initiative, d’après le jour de parution du PAP, « Jeudi Noir », en référence au Vendredi Noir de 1929, le krach boursier de New York qui devait mettre en crise l’économie mondiale. C’est sous ce nom que, depuis quelques mois, cette initiative fait les gros titres, dans toute la France et même à l’étranger.

Pas étonnant, car le concept du Jeudi noir est vraiment unique. Le groupe repère une offre particulièrement éhontée, et l’un prend rendez-vous avec le propriétaire pour visiter. Accompagné de quelqu’un, il rencontre ensuite le propriétaire. C’est seulement une fois que les deux personnes soi-disant intéressées sont dans l’appartement que l’un d’eux donne le signal au reste du groupe par téléphone portable et la fête peut commencer. Jusqu’à 30 membres de Jeudi noir se précipitent alors dans l’appartement, habillés de manière extravagante, hurlant et accompagnés de musique à forts décibels. Champagne, ballons, tracts et serpentins font de l’action une fête spontanée inoubliable pour les propriétaires, la plupart du temps complètement dépassés – et qui s’en passeraient naturellement volontiers. Après l’action-surprise, l’appartement est nettoyé comme il faut, la troupe s’en retourne, et, pour le propriétaire, l’apparition s’enfuit aussi vite qu’elle était venue.

Pour attirer le chaland, les membres de Jeudi noir font remarquer sur leur site Internet que participer à leurs actions a trois significations : « On se défoule, on rencontre des gens, et on attire l’attention sur la situation difficile des jeunes par rapport au logement ». Ces difficultés ne concernent pas seulement les loyers élevés. Pour que les loyers soient payés régulièrement, les propriétaires exigent parfois des cautions et des garanties scandaleuses que la plupart des étudiants et des jeunes salariés ne peuvent fournir. Par exemple la preuve que l’on dispose d’un salaire mensuel équivalent à au moins trois fois le loyer. Dans le cas cité ci-dessus, le locataire devrait donc gagner, pour un studio de 20m2, au moins 2400 euros par mois pour convaincre le propriétaire. Et sans contrat de travail à durée indéterminée, les chances de pouvoir louer un appartement sont de toute façon plus que réduites. Le marché immobilier reste ainsi quasiment fermé aux moins de 30 ans.

Leurs fêtes spontanées ont permis aux activistes de Jeudi noir de faire entrer les problèmes urgents du marché immobilier français dans la conscience collective. À côté de nombreux journaux, les chaînes Canal + et France 2 ont elles aussi déjà mentionné les actions du collectif. D’expérience, les hommes politiques s’inquiètent dès que l’intérêt des médias prend une telle ampleur, particulièrement pendant une campagne électorale. C’est ce qui s’est passé début décembre dernier, lorsque Jean-Louis Borloo, alors ministre de l’Emploi, de la Cohésion sociale et du Logement, a invité cinq membres de Jeudi noir à une table ronde. L’une de ses propositions est la « garantie contre les risques locatifs », une sorte de caution où l’État se porte garant. Avec cette mesure, en situation de crise, les loyers non payés peuvent être remboursés rétroactivement – jusqu’à deux ans après. En outre, le ministre voulait faire construire de nouveaux logements. Avec plus de 400 000 appartements construits chaque année – environ le nombre de constructions engagées l’an dernier – les prix se remettraient sûrement à baisser.

Mais les propositions de M. Borloo ne résoudraient pas le problème urgent du moment, rétorquent les membres de Jeudi noir. Car, même si les prix baissent dans quelques années, la situation reste la même aujourd’hui. En France, on compte déjà deux millions de logements actuellement inhabités, déplore le collectif. Parallèlement à cela, 1,4 millions de Français sont à la recherche d’un logement. Un impôt levé sur les appartements vides a rapporté l’an dernier environ 20 millions d’euros. Une des propositions des jeunes est de doubler cet impôt.

Mais les suggestions de Jeudi noir n’ont eu jusqu’à présent aucun écho politique, et ils poursuivent donc obstinément leur protestation. À la fin de l’année dernière, Jeudi noir, accompagné des groupes Droit au logement et Macaq (Mouvement d’Animation Culturelle et Artistique de Quartier), a occupé un bâtiment vide du deuxième arrondissement. Ils n’auraient pu mieux choisir le lieu de leur Ministère de la crise du logement nouvellement constitué : la guérilla urbaine pour une nouvelle politique du logement s’est installée juste en face de la Bourse. Quelques figures politiques, entre autres Marie-George Buffet, Dominique Voynet et Ségolène Royal, à l’époque candidates à la présidence, ont déjà parlé sur place avec les activistes à propos de la situation immobilière.

Le « ministère » est vite devenu un objet médiatique représentatif du mouvement. Les événements organisés par les squatteurs modernes vont des débats aux concerts en passant par des séminaires et des conférences. Dans une partie de l’immeuble sont logées des familles sans domicile. Après avoir menacé au début de faire évacuer l’immeuble, la Ville de Paris a finalement annoncé vouloir acheter le bâtiment à son propriétaire actuel, la Lyonnaise de Banque. En cas d’urgence, elle fera usage de son droit de préemption pour aménager des logements sociaux au numéro 24 de la rue de la Banque. Pour le « ministère », cela pourrait signifier la fin du siège actuel. Mais aucune raison de s’inquiéter pour l’instant, les négociations entre la banque et la Ville ne sont pas près d’aboutir.

Dans le feu de la campagne électorale, les politiciens français ont fait beaucoup de promesses. À part Jean-Louis Borloo, Ségolène Royal s’était à l’époque aussi exprimée en faveur de la construction de nouveaux logements sociaux et de l’utilisation d’appartements vides. L’ancien Premier ministre Dominique de Villepin avait exigé un droit au logement opposable. Nous verrons bien ce qu’il advient de ces promesses maintenant que les élections sont passées. Mais une chose est sûre : Jeudi noir et le Ministère de la crise du logement vont continuer leur action. Jusqu’à ce que les choses changent.

Pour en savoir plus :

Site de l’initiative Jeudi noir : www.jeudi-noir.org

Le Ministère de la crise du logement : www.ministeredelacrisedulogement.org

L’organisation Droit au logement : www.globenet.org

Mouvement d’animation culturelle et artistique de quartier : www.macaq.org


Le combat pour des appartements décents à loyer modéré

Felicitas Schwarz

Fanny est Parisienne et elle a 24 ans. La jeune femme gracile a fini ses études en LEA il y a un an et demi. Dès lors à la recherche d’un travail, elle se débrouille avec des petits boulots. Etant donnée sa situation et celle du marché d’immobilier parisien, il lui est difficile d’envisager de se trouver un appartement. Mais les choses n’arrivent jamais comme on le pense. Depuis la fin de l’année dernière, Fanny a malgré tout réussi à s’installer dans une chambre au 24, rue de la banque, en plein cœur de Paris. Tout a commencé lors de l’occupation de cet immeuble de bureaux vacant depuis trois ans, permettant à Fanny de rencontrer les membres du collectif jeudi noir. Les actions lancées par celui-ci, basées sur l’idée de faire la fête dans les appartements à louer afin de protester contre les loyers trop élevés l’ont tout de suite séduite et poussée à rejoindre le groupe.

Quelles sont les raisons de votre engagement au sein du collectif jeudi noir ?

Personnellement, j’ai du mal à me loger. Pour l’instant, je n’ai pas de salaire fixe. Je me suis engagée dans le jeudi noir au moment de la construction du Ministère de la crise de logement.

Quel objectif poursuivez-vous en faisant la fête dans des appartements à louer ?

Notre but, ce sont des bulles pour faire péter la bulle. Concrètement, nous nous rendons dans des appartements avec une bouteille de mousseux à la main pour le côté « bulle » et nous faisons la fête. Nous voulons montrer qu’il y a un gros problème de spéculation immobilière qui fait que ça devient de plus en plus difficile de se loger dans les grandes villes françaises. Les prix élevés de l’immobilier concerne une grande partie de la société. Les actions de jeudi noir se concentrent sur une partie de la société : des jeunes salariés et étudiants. Même en étant salarié, en ayant par exemple un salaire de 1500 euros net, on se retrouve à devoir consacrer 50% de celui-ci à un loyer qui correspond la plupart du temps à un appartement de 20m2 maximum. Il y a des jeunes qui, tout en étant salariés, sont contraints de vivre finalement comme des étudiants.

Comment se déroulent vos actions ?

Le jeudi, nous achetons le journal De particulier à particulier et cherchons des annonces particulièrement scandaleuses. Nous achetons du mousseux et des cotillons. Nous arrivons un peu déguisés avec de la musique et nous « incrustons » dans la visite pour faire un peu le « bordel », tout en restant respectueux. Nous faisons le ménage, en partant. Nous rnous amusons un quart d’heure et essayons de parler avec le propriétaire. Nous lui demandons s’il ne trouve pas ça scandaleux de louer son 10m2 à 700 euros. Souvent, nous venons avec beaucoup de journalistes.

Comment réagissent les propriétaires ?

Certains rigolent un peu et acceptent de parler avec nous. D’autres peuvent avoir des réactions parfois hystériques. Il est compréhensible qu’ils se sentent un peu agressés, car nous arrivons à trente dans un appartement de 10m2. Deux fois, la police est venue. Mais elle ne peut rien faire parce qu’on ne fait rien de mal. La police à la limite nous dit « oui, en effet c’est vrai, c’est cher ».

Y a-t-il une action qui vous a particulièrement marquée ?

Oui, les premières actions, lorsqu’il est arrivé que la police débarque. Il y a toujours un peu d’adrénaline dans ces cas-là. Mais une de nos meilleures actions a eu lieu il y a quelques semaines : au salon de l’immobilier. Nous étions vraiment nombreux et il y avait beaucoup de journalistes. Nous nous sommes invités dans une conférence sur l’immobilier en Île-de-France. Nous nous faufilés à fur et à mesure devant les tribunes où des agents immobiliers parlaient. Quand ils ont donné la parole au public, nous nous sommes saisis des micros. Les gens dans le public nous ont applaudit, c’était impressionnant. Nous sommes restés une demi-heure devant, en faisant la fête. Le pire c’est que les agents immobiliers sont restés passifs, ils n’avaient pas vraiment d’arguments pour nous contredire.

Pouvez-vous déjà constater des avancées concrètes suite à vos actions ?

Pour l’instant, les réactions de l’opinion publique sont très positives, car c’est un problème qui concerne beaucoup de gens. Mais en termes de résultats concrets, de volontés politiques, les réactions se font plus rares. Nous continuons donc à faire des actions assez régulièrement. Il faut continuer, car il n’y a pas grand-chose de satisfaisant. Il n’y a pas d’avancées concrètes et les prix continuent d’augmenter.

Le premier succès pour vous est d’avoir trouvé une chambre dans l’immeuble occupé, baptisé pour l’occasion Ministère de la crise du logement. Comment se passe la vie dans le squat ?

Ca se passe bien. Nous sommes entre 35 et 40 personnes. Il y a plusieurs artistes, il y a huit familles et nous, quatre de jeudi noir. Mes parents habitent loin de Paris. Pour moi, c’était l’idéal. Je venais de trouver du travail et j’avais un lieu où habiter. Nous avons chacun notre chambre. Nous, nous sommes quatre et habitons dans 120 m2. C’est complètement l’opposé de ce que nous dénonçons. Mais bon, c’est un squat, c’est du provisoire mais il y a l’électricité, il y a l’eau, il y a le chauffage, c’est propre. C’est presque mieux qu’un vrai appartement.

Ne risquez-vous pas d’être expulsés ?

Si. Nous sommes actuellement dans une procédure d’expulsion et en attente de relogement. Tout le monde a fait une demande de logement social, notamment les familles qui sont en attente depuis longtemps. Il y a une famille qui a fait sa demande il y a presque dix ans. Le but c’est que tous soient relogés.

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