Par CHLOÉ DURAND-PARENTI
9 h 30, avenue Matignon, côté pair, à l’angle du boulevard Saint-Honoré dans le très chic 8e arrondissement de Paris. Un groupe de quatre policiers barre la route aux passants : « On ne passe pas ! » Carte de presse ou pas, aucun moyen de les faire transiger. À quelques dizaines de mètres, au 22, avenue Matignon, une petite centaine de personnes sont bouclées dans un immeuble de bureaux à la façade vitrée : des animateurs du collectif Jeudi-Noir et une grosse vingtaine de mal-logés rejoints, dans la nuit ou tôt dans la matinée, par des élus et des journalistes.
En remontant sur le trottoir opposé de la prestigieuse avenue, on peut apercevoir les premiers signes d’occupation du bâtiment investi par le collectif : des matelas installés le long des vitres fumées du deuxième étage. Devant l’entrée, un impressionnant cordon de policiers mène la garde. Derrière, au rez-de-chaussée de l’immeuble, les militants et les élus, venus les soutenir, s’agitent comme des poissons dans un aquarium. L’eurodéputée écologiste Karima Delli, le conseiller régional d’Ile-de-France Augustin Legrand (Europe Écologie – Les Verts), la sénatrice verte Alima Boumediene-Thiery, la députée socialiste Aurélie Filippetti et la députée de Paris Martine Billard du Parti de gauche sont de ceux-là. Objectif : servir de rempart aux occupants pacifiques. « Bien sûr, on a le droit de partir, mais on nous a fait savoir que toute sortie serait définitive », explique Alima Boumediene-Thiery.
Coup médiatique
Le spectacle, médiatique en diable, est peu banal dans ce quartier huppé. En décidant de squatter cet ancien siège d’une filiale d’Axa assurance, inoccupé depuis 2006 et situé à seulement quelques pas du palais de l’Élysée, les membres de Jeudi-Noir ne s’attendaient pas à autre chose. « Ce lieu est très symbolique, c’est un peu une revanche après notre expulsion de la place des Vosges où nous étions dans un bâtiment vide depuis 46 ans et face à un gouvernement qui veut esquiver le problème du mal-logement », explique Simon Cottin-Marx, animateur de Jeudi-Noir exfiltré du squat pour répondre aux journalistes massés devant l’immeuble, sous une pluie battante.
« Aujourd’hui, il n’y a ni ministère ni politique du logement, c’est pour ça que l’on est ici ! Si Nicolas Sarkozy ne veut pas nous entendre, on pourra tendre une banderole qu’il verra de sa chambre puisque le haut de cet immeuble donne directement sur l’Élysée », lance le militant. Pour réussir ce tour de force, dans un quartier ultra-surveillé, les militants de Jeudi-Noir et leurs protégés « en galère de logement » ont agi dans la plus grande discrétion. En effet, avant leur annonce de jeudi soir, personne n’avait détecté leur présence alors qu’ils occupaient les lieux depuis le 27 décembre.
Axa hésite et tranche
« On a fait très attention à ne pas faire de bruit, à n’allumer aucune lumière, on a déménagé de nuit, mais maintenant on a tout ce qu’il faut : couchage, douche et cuisine », assure José, un militant. Un procès-verbal d’huissier, en bonne et due forme, a même été établi pour attester que les nouveaux occupants étaient installés depuis suffisamment de temps pour être considérés comme des habitants au regard de la loi. Juridiquement, il faut désormais une décision de justice pour les expulser, relève Me Pascal Winter, avocat de Jeudi-Noir, surveillant néanmoins d’un oeil inquiet l’installation d’un dispositif vidéo sur le toit d’un camion de police. Il redoute que la décision prise soit plus politique qu’autre chose. « Si le président de la République veut les déloger, ils passeront en force », pense-t-il.
Ce ne sera peut-être même pas nécessaire. En dépit des efforts du collectif Jeudi-Noir pour obtenir d’Axa un bail d’occupation temporaire du bâtiment, le groupe d’assurances a, après une valse-hésitation, décidé d’intenter une action en justice. Contacté par Le Point.fr, un porte-parole d’Axa assurait, en milieu d’après-midi, que l’entreprise était sur le point de « déposer une requête afin qu’un huissier soit désigné pour constater l’occupation des locaux ». Un premier pas vers « l’introduction d’un recours en référé auprès du tribunal de grande instance de Paris » destiné à « obtenir une ordonnance d’expulsion ». L’affaire de quelques jours, voire de quelques heures..
Près de deux mois après l’évacuation de la trentaine de squatteurs qui occupaient un somptueux hôtel particulier inhabité de la place des Vosges, à Paris, les champions de la communication du collectifJeudi noir ont réalisé une opération encore plus spectaculaire, en investissant un immeuble de bureau situé au 22 avenue Matignon, à deux pas du ministère de l’Intérieur et plus proche encore du palais présidentiel.
Un squat avec vue sur l’Elysée
Par ce nouveau coup d’éclat, alors que depuis la terrasse de ce bâtiment de huit étages on dispose d’une vue imprenable sur le palais de l’Elysée, Jeudi noir espère très concrètement offrir un toit pour l’hiver à 27 personnes en proie à l’impossibilité de se loger dignement et surtout le collectif veut attirer l’attention du pouvoir sur le sort des étudiants, des jeunes actifs, des familles et dans l’absolu des plus fragiles et des précaires pour qui se loger à Paris tient d’un impossible parcours du combattant.
« Aujourd’hui, il n’y a ni ministère ni politique du logement, c’est pour ça que l’on est ici ! Si Nicolas Sarkozy ne veut pas nous entendre, on pourra tendre une banderole qu’il verra de sa chambre puisque le haut de cet immeuble donne directement sur l’Élysée » a ainsi expliqué à la presse Simon Cottin-Marx, l’un des animateurs du collectif.
« On est a deux pas du ministère de l’Intérieur et de l’Elysée, c’est une manière de rappeler au gouvernement que les mal-logés existent » a de même déclaré Margaux Leduc, 25 ans, alors qu’en fond sonore on pouvait entendre la fameuse chanson « Mon HLM » de Renaud.
Depuis une semaine, personne ne les avait remarqués…
En fait, l’occupation de ces 2500 mètres de bureaux répartis sur huit étages a commencé en toute discrétion il y a au moins une semaine, les squatteurs prenant soin de ne pas se faire remarquer avant d’avoir vraiment pris possession de ces locaux, vides depuis 2006.
« On a fait très attention à ne pas faire de bruit, à n’allumer aucune lumière, on a déménagé de nuit, mais maintenant on a tout ce qu’il faut : couchage, douche et cuisine » a ainsi expliqué José l’un des militants du collectif, qui a finalement fait une annonce jeudi soir.
Derrière la façade de verre et de métal, entre matelas et sacs de couchage disposés à même la moquette grise, le confort reste sommaire, mais l’électricité fonctionne et « il y a des sanitaires à chaque étage » a témoigné la députée européenne Europe écologie et membre de Jeudi noir Karima Delli.
« Ce lieu est super adapté pour dépanner les gens » a de même affirmé l’un des occupants, surnommé « Renard », bien content de trouver cette chambre au troisième étage, car il n’avait plus de gîte depuis que son frère, récemment rentré de l’étranger a récupéré le petit appartement où il résidait ces derniers temps.
La police sur les lieux, un référé en cours de dépôt
S’il devrait dormir au chaud au moins cette nuit, le jeune homme ne se fait guère d’illusion sur la suite des événements. « Ca pourrait ne pas durer« , a-t-il ajouté, jetant un regard inquiet au cordon de police qui a pris position devant le bâtiment ce matin.
Dans un premier temps, Axa qui possède cet immeuble, ancien siège de l’une de ses filiales, semble avoir hésité sur la suite à donner à l’affaire, mais en début d’après-midi, un porte-parole de la compagnie d’assurance a annoncé le prochain dépôt d’un référé judiciaire pour demander l’évacuation des lieux.
Alors que Jeudi noir espérait obtenir de l’assureur un bail d’occupation temporaire, le porte-parole a expliqué qu’ »entre l’inadéquation des locaux et leur localisation géographique« , Axa avait fait le choix de déposer un référé, en vue d’une éventuelle expulsion des squatteurs.
La gauche et le Modem en renfort
Ce vendredi matin, plusieurs élus de gauche étaient présents rue de Matignon pour témoigner leur soutien à cette action symbolique, notamment Yves Contassot (Verts), Aurélie Filippetti (PS), Martine Billard (Parti de gauche) et Clémentine Autain, de la Fédération pour une alternative sociale et écologique (Fase).
« Le problème du logement, c’est le problème numéro un de la jeunesse, c’est ça l’urgence aujourd’hui » a affirmé la députée de Moselle Aurélie Filippetti. Or, « il y a des milliers de mètres carrés de bureaux vides à Paris » a souligné Yves Contassot, dénonçant a contrario le « manque criant de logements sociaux« .
Sur la même ligne, le président du conseil régional d’Ile-de-France Jean-Paul Huchon a également salué la démarche de Jeudi noir, « qui, coûte que coûte, veut sensibiliser l’Etat à la dramatique situation du logement des jeunes précaires en Ile-de-France ».
Toujours à gauche, Europe Ecologie-Les Verts a officiellement fait part de son soutien « à cetteréquisition citoyenne de logements vides qui permet de loger trente jeunes étudiants et actifs », tandis que le NPA a de nouveau exigé « l’application de la loi de réquisition des logements vides ».
Enfin, plus à droite sur l’échiquier politique, le conseiller de Paris du Modem Jean-François Martins a estimé que cette opération constitue « une preuve de plus de l’indigence des irresponsables qui spéculent sur des bâtiments vides alors que nombre de Parisiens galèrent pour trouver un logement ».
Vendredi 7 janvier au matin, l’ »inauguration » de la dernière prise de Jeudi noir avait lieu sous haute surveillance. Les forces de l’ordre étaient présentes en nombre devant l’immeuble investi par le collectif, avenue Matignon.
Depuis le 27 décembre, en toute discrétion, une trentaine de personnes occupent le bâtiment, destiné à l’origine à abriter des bureaux. Jeudi noir a de nouveau frappé un grand coup ; après s’être fait expulser en octobre de son précédent squat, un hôtel particulier place des Vosges, le collectif a choisi une nouvelle cible pour dénoncer le mal-logement et la hausse du prix de l’immobilier.
Mais cette fois-ci, le lieu est sensible : l’Elysée et l’ambassade d’Israël sont tout proches. Vers 9 heures et demie, les policiers ne laissent plus rentrer personne, ni les militants, ni les journalistes, ni les élus venus soutenir l’initiative. Les occupants ont, quant à eux, des difficultés pour sortir. Simon Cottin-Marx, membre du collectif Jeudi noir, explique l’importance symbolique du lieu qu’ils ont choisi et revient sur leur détermination à rester ici :
18 ÉTAGES ET 2 500 M²
L’immeuble, dont la belle façade en verre et métal fait face au siège d’AXA, le propriétaire des lieux, comporte 18 étages et 2 500 m² habitables, selon le collectif. Pour pénétrer à l’intérieur, pas d’autre solution que de grimper sur une poubelle dans la cour voisine.
Dans le hall du bâtiment, quelques « habitants« répondent aux journalistes ; tous ont en commun leur précarité. A l’instar de Maxim Hupel, qui avance deux raisons pour partager ce squat avec le collectif et ses sympathisants : « La première est la nécessité. Je suis directeur d’une association, je gagne 1 200 euros par mois. Malgré mon CDI, aucune agence immobilière ne veut me faire confiance. Une annonce pour un 9 m² reçoit quarante demandes ! «
Depuis un an qu’il est à Paris, il dit avoir vécu dans une quinzaine d’appartements. Il rêve de fonder une famille, d’être heureux. » Mais que faire si on ne commence pas par la base, se nourrir et se loger ? », se demande-t-il.
Sa seconde raison est politique. « Il n’y a pas de vraie politique de logement en France, c’est du pipeau », lance-t-il. Pour mettre en lumière ce problème qu’ils jugent inquiétant, les membres du collectif n’hésitent pas à mener des actions spectaculaires. Alix Dre revient ainsi sur cet aspect, jugeant qu’il s’agit d’une « opération de communication », « mais ce n’est pas du cinéma ».
AXA SAISIT LA JUSTICE
Dans l’après-midi, la décision tombe : AXA décide de déposer un référé auprès du tribunal de grande instance de Paris pour demander l’expulsion des militants. « Un huissier va venir constater l’occupation des locaux en vue d’une ordonnance d’expulsion », affirme Guillaume Borie, du service de presse d’AXA. Il explique cette décision par « l’inadéquation des locaux et la sensibilité du lieu ».
M. Borie avance qu’un contentieux judiciaire explique l’absence d’activité dans ces locaux et dit « regretter vivement cette situation qui n’est pas normale ». « On comprend que ça paraisse fou que tant de mètres carrés soient vides en plein Paris », ajoute-t-il.
« Nous allons dormir dans un climat de tension, on devra encore se lever à 6 heures pour voir si on se fait expulser. On espère que la préfecture respectera la procédure judiciaire en cours et qu’elle ne procédera pas à l’expulsion sans attendre de décision d’un tribunal… « , dit un militant. Pour l’avocat de Jeudi noir, Pascal Winter, aucun doute : avec un emplacement aussi sensible, la décision d’expulsion – si elle intervient – sera avant tout politique et prise en haut lieu.
Quelques semaines après l’expulsion de leur squat place des Vosges, Jeudi Noir frappe à nouveau fort. Le collectif qui milite contre le mal logement a investi ce vendredi l’ancien siège de Saint-Honoré Assurance, inoccupé depuis 2006, avec vue plongeante sur l’Elysée dans l’un des quartiers les plus chics de Paris. Objectif de cette opération choc : attirer une nouvelle fois l’attention sur la vacance de logements dans un contexte de pénurie du marché locatif francilien, où 14700 ménages attendent une proposition d’hébergement ou de relogement.
Comme Droit au logement (DAL) ou la Fondation Abbé Pierre, Jeudi Noir demande l’application de la réquisition des logements vides prévue par une ordonnance de 1945. « Sur proposition du service municipal du logement et après avis du maire, le représentant de l’Etat dans le département peut procéder, par voie de réquisition, pour une durée maximum d’un an renouvelable, à la prise de possession partielle ou totale des locaux à usage d’habitation vacants, inoccupés ou insuffisamment occupés », indique l’article L. 641-1 du code de la construction. Et ce pour abriter les personnes « dépourvues de logement ou logées dans des conditions manifestement insuffisantes ». Le bénéficiaire s’acquitte ensuite d’une indemnité qui peut être couverte par une aide au logement. Plusieurs centaines de biens ont été réquisitionnés dans les années 90, avant que cet outil législatif ne tombe en désuétude.
Difficile de chiffrer précisément le phénomène de la vacance.L’Insee estime à 2,121 millions le nombre de logements vides en 2010 mais sans en préciser les causes. Certains logements ne le sont que momentanément, dans l’attente d’une relocation, d’une revente ou de travaux. Or la réquisition ou une taxe sur la vacance -déjà appliqué dans 8 agglomérations, dont Paris, depuis 1998- doit dissuader les propriétaires qui refusent volontairement de louer leur bien.
« La réquisition n’est pas l’expropriation »
Au niveau politique, la question transcende les clivages de partis. La gauche y est plutôt favorable mais le député UMP des Yvelines Etienne Pinte en a aussi fait son cheval de bataille. « Les maires et les préfets ont cet outil même s’ils répugnent à l’utiliser, les préfets ne voulant pas se fâcher avec les maires et les maires avec leurs administrés, au titre de la sacro-sainte propriété privée », expliquait-il mi-décembre, rappelant que « la réquisition n’est pas l’expropriation ». Un avis que ne partage pas le secrétaire d’Etat au Logement Benoist Apparu qui juge l’idée « intellectuellement séduisante mais contre-productive ». « Je suis contre la réquisition. Quelqu’un qui ne souhaite pas mettre son bien sur le marché, c’est son choix et son droit », affirmait-il sur RMC l’an dernier, défendant plutôt l’idée d’une garantie des risques locatifs qui n’a pas eu le succès escompté…
Selon une sondage Ifop pour le site Seloger.com, 74% des Français seraient pourtant favorables à la réquisition des logements vides.